lundi 25 octobre 2010

Qu'est-ce que la philosophie?

Thémis sera le symbole de cette nouvelle philosophie que j'espère féconde.  


Qu'est-ce que la philosophie? Cette question est au commencement de toute expérience, de toute entreprise philosophique. Elle est aussi, pour de nombreux philosophes, la question qui se pose en dernier ressort, c'est-à-dire lorsque l'on se retire de la philosophie (si retrait il y a). S'interroger sur ce qu'est la philosophie permet, dans une certaine mesure, de délimiter les contours de la présente discipline. Or délimiter les contours de la philosophie, c'est justement philosopher.

Il n'est donc pas possible de donner une définition a priori de la philosophie sans commencer par philosopher. Ainsi, l'on pourrait aisément affirmer qu'il existe autant de conceptions de la philosophie qu'il existe de philosophes. Déterminer les limites et les caractères propres de la philosophie n'est toutefois pas nécessaire. Nombre d'auteurs philosophent sans pour autant définir formellement ce qu'ils entendent par philosophie. La philosophie est difficile à cerner, à déterminer et à définir dans son essence la plus profonde. Elle est en ce sens semblable à la vie. Il serait encore plus juste d'affirmer qu'elle est, a fortiori, inhérente et intrinsèque à la vie. La philosophie est au cœur de la vie tout comme la vie est au cœur de la philosophie.

Avant d'entreprendre toute démarche philosophique, je souhaite révéler quelle est ma conception de la philosophie et, plus précisément, par quels moyens et à quelles fins j'entends philosopher. Cette démarche préalable n'a certes rien d'obligatoire, mais je l'estime en vérité absolument indispensable

J'ai l'intime conviction que la philosophie est une discipline inhérente et intrinsèque à la vie. Pour le dire autrement, la philosophie est un cercle dont le centre est la vie et dont la circonférence évolue à la mesure de celle-ci. Toutefois, je n'apprécie guère ces formules poétiques que l'on peut interpréter un peu trop librement et parfois dans des sens contraires et qui peuvent parfois cacher beaucoup de vide derrière l'écran teinté des mots. Si les images peuvent éclaircir la compréhension, ce n'est que lorsqu'elles sont claires et intelligibles. Que serait, en effet, une carte géographique sans légende appropriée? Ainsi, la philosophie est bien un cercle dans le sens où elle part d'une délimitation volontaire de ses propres contours à partir d'un point constant: la vie. Sans vie, point de philosophie; l'inverse est cependant faux. La philosophie est strictement humaine mais elle ne doit pas se centrer sur l'Homme ou l'Humanité car, manifestement, l'anthropocentrisme replierait la philosophie sur son auteur et sur elle-même. Or la philosophie, puisqu'elle se sait vulnérable, ne saurait se satisfaire de certitudes préétablies: là est donc sa plus grande force. Elle s'écarte tant du dogmatisme que du scepticisme et tant de la suffisance que de l'insuffisance. Elle aspire à l'objectivité, à la rationalité et à la connaissance bien fondée, de sorte que s'il est concevable de construire une philosophie en-dehors de l'inertie de la vie, cela ne peut s'obtenir sans concessions sur les présentes aspirations. Or que serait une philosophie subjective, irrationnelle et aléatoire dans ses conclusions sinon la négation même de la philosophie?

Je conçois donc la philosophie comme une méthode, une discipline et une démarche.

Tout d'abord, la philosophie est une méthode. Elle procède avec prudence et circonspection. Ainsi, l'erreur n'est jamais fatale pour qui sait la reconnaître et la dépasser. D'ailleurs, la philosophie se construit généralement sur des erreurs premières qu'elle affine au gré de ses conclusions. Et c'est parce qu'elle avance avec rigueur qu'elle sait également détecter ses propres illusions. La philosophie naît quelquefois de l'intuition et toujours de l'expérience. Elle se construit avec l'appui nécessaire de la raison sans toutefois être aveugle des dérives de celle-ci. Ainsi, la philosophie est une méthode rationnelle.

Ensuite, la philosophie est une discipline parce qu'elle n'est pleinement elle-même que lorsqu'elle se sait originellement ignorante. Il découle de ce postulat d'ignorance primitive la nécessité de fonder toute connaissance véritable grâce à l'esprit critique. Dès lors, toute chose a priori évidente doit être questionnée et toute question doit être elle-même sans cesse repensée. La vraie philosophie va ainsi préférer à la connaissance mal fondée l'ignorance la plus absolue et aux aprioris fallacieux l'abstention totale du jugement. Elle sait aussi se méfier des croyances suspectes et récuse toute superstition. Elle préfère également aux grandes révolutions de la pensée qui s'estiment invincibles les progrès les plus ténus mais les plus sûrs. La philosophie est une discipline d'humilité.

Enfin, la philosophie est une démarche. Philosopher, c'est avant tout être capable de penser par soi-même, de se libérer des conceptions fausses et, certes, de s'inspirer des idées les plus justes mais pour toujours les dépasser. La philosophie est un itinéraire de perfectionnement. Et si elle n'a pas pour prétention d'atteindre une connaissance parfaite et absolue de ses objets, elle en détermine au moins le parcours. En ce sens, la philosophie est une démarche de vérité.

1 commentaire:

A. Claude Courouve a dit…

J'esquisse ici en cinq points une définition de la philosophie :

1. Un principe général de libre examen impliquant le doute, la prudence, l’ouverture d’esprit, le recours à des distinctions (principe de spécification) et à des généralisations (principe d’homogénéité).

2. La reconnaissance d’un distinguo et d’une complémentarité entre les vérités de fait et les vérités de raison, entre la vérité-correspondance (l'adaequatio de Thomas d'Aquin) et la vérité-cohérence, entre l’empirique et le rationnel (Hobbes, Leibniz) ; en conséquence, la réflexion critique porte aussi sur les éléments fournis par l’investigation, sur les données des sens, et requiert le Quid facti ? 

3. La distinction encore entre ces vérités et les normes, entre la connaissance, théorique ou concrète, et la morale, distinction humienne entre is et ought to, kelsenienne entre sein et sollen, entre ce qui est et ce qui doit (ou devrait) être ; autrement dit, entre la logique et l’éthique.

4. Ce qui se dégage des œuvres d’auteurs qui, sans s’accorder sur tout, se reconnaissent mutuellement comme ayant en commun un langage, une méthode et des problèmes en commun, ce qui leur permet, en des temps forts de la philosophie, de dialoguer : c’est Aristote répliquant à Platon, Pascal à Montaigne, Leibniz à Descartes et à Locke, Schopenhauer à Kant, etc. ; le domaine de cette reconnaissance mutuelle, c’est le champ, ou l’ordre, philosophique, même s’il y a souvent contestation quant aux frontières de ce domaine, et s’il est historiquement et géographiquement évolutif.

5. La nature de la philosophie se précise enfin par ses formules et interrogations (liste non limitative) : « Rien n’existe sans raison » (Cicéron) ; « Nul ne vient au plaisir sans passion » (Tertullien) ; « Que sais-je ? » (Montaigne) ; « Se fait-il ? » (Montaigne) ; « Je pense, donc je suis » (Descartes) ; « Rien de beau ne se fait sans passion » (Montaigne) ; « Que dois-je faire ? » (Kant) ; « Pourquoi suis-je moi ? » (Stendhal) ; « Dieu est mort » (Nietzsche) ; « Qu’est-ce que l’étant ? » (Heidegger) ; « Qui est l’homme ? » (Heidegger) ; « Pourquoi des philosophes ? » (Revel) ; « Qu’est-ce qu’un civilisé ? » (P. Kaufmann) – et par leurs explicitations.
Monique Canto-Sperber, directrice de recherche au CNRS et directrice de l'E.N.S., a proposé une définition historique de la philosophie, en deux points : – ensemble des corpus désignés comme philosophiques, – ensemble des problèmes qui y sont traités, complétée par une caractérisation en quatre points de la discipline : – attitude réflexive, – sens de la globalité des questions, – acuité dans la perception des problèmes, – usage de l’argumentation. (Voir Le Débat, n° 98, janv.févr. 1998, pp. 132-133).